Lors d'une sortie brumeuse l'hiver dernier, j'ai découvert une petite dépression remplie d'eau — à peine deux mètres de large, bordée de joncs et déjà bruissante de vie : têtards, salamandres et un chœur discret d'orage nocturne. Ces mares éphémères sont des refuges cruciaux pour les amphibiens, mais elles restent souvent invisibles sur les cartes officielles. Depuis, j'ai pris l'habitude de les repérer, de les cartographier et, quand c'est possible, de lancer des actions pour les protéger. Voici comment je procède et comment vous pouvez vous engager, à votre tour, lors de vos randos.
Pourquoi cartographier les mares éphémères ?
Les mares temporaires, contrairement aux étangs permanents, sont souvent ignorées par les inventaires classiques. Pourtant elles offrent un avantage : l'absence de poissons permet aux larves d'amphibiens (grenouilles, crapauds, tritons) de se développer sans prédation importante. Cartographier ces sites permet :
de documenter la répartition locale des amphibiens,d'alerter les associations et autorités pour guider des mesures de protection,de suivre l'évolution des sites face au changement climatique et à l'artificialisation,de créer des corridors humides pour la dispersion des espèces.Avant de partir : équipement et préparation
Je pars rarement sans :
un smartphone avec GPS et application de cartographie (j'utilise iNaturalist pour les observations biologiques et Maps.me ou OSMAnd pour enregistrer des traces hors réseau),un carnet étanche et un stylo, pour noter la taille approximative, la végétation et la date,une mini-boussole et une montre,une petite lampe frontale pour les prospections nocturnes (les amphibiens sont souvent plus actifs au crépuscule),des gants nitrile si je dois manipuler délicatement un amphibien pour l'identifier ou le relâcher (éviter le transfert d'agents pathogènes),un appareil photo avec stabilisation — en milieu humide, un boîtier tolérant la condensation (ou un petit appareil étanche) est précieux.Si vous envisagez de faire du suivi régulier, une sonde de conductivité et un thermomètre de poche peuvent être utiles pour documenter la qualité de l'eau et les conditions microclimatiques.
Sur le terrain : comment repérer et documenter une mare
Quand je tombe sur une mare, j'adopte une routine simple et respectueuse :
Observer sans déranger : rester à distance pour ne pas effrayer la faune. Les amphibiens sont sensibles au bruit et aux vibrations.Noter les coordonnées GPS et l'heure (la précision GPS du smartphone est généralement suffisante si vous attendez quelques secondes pour un fix).Estimer la surface (longueur x largeur) et la profondeur moyenne si c'est sans risque. Un bâton peut aider sans entrer complètement dans la mare.Photographier plusieurs angles : plan d'ensemble, bordures végétales, toute trace (œufs, têtards, empreintes). Une échelle visuelle (branche, main gantée) aide à estimer la taille des œufs ou des têtards.Identifier grossièrement les espèces présentes ; si vous doutez, téléversez vos photos sur iNaturalist où la communauté aide à l'identification.Noter l'environnement : usage du sol autour (prairie, forêt, chemin), présence d'une piste, proximité d'une route ou d'une ferme, signes de pollution ou de comblement.Outils numériques pour cartographier et partager
Je combine souvent plusieurs outils selon l'objectif :
iNaturalist : idéal pour joindre photos et identifications, et pour contribuer à une base de données mondiale.OpenStreetMap (OSM) : permet d'ajouter ou d'améliorer la cartographie des mares locales. Les contributions sont consultables par tous et utilisées par des applications de rando.QField ou GeoODK : pour des enquêtes plus structurées si vous travaillez avec une association (pré-remplissage de formulaires sur le terrain).Google My Maps : simple pour tracer des points et partager une carte interactive avec des bénévoles ou des élus locaux.Fichiers GeoJSON ou KML : utiles pour transmettre des relevés à des ONG ou des services techniques.Que partager et à qui ?
Les données brutes sont précieuses si elles sont correctement documentées. Voici comment je les valorise :
Envoyer les observations validées à des réseaux locaux (associations d'herpétologie, conservatoires d'espaces naturels) ou à la mairie si la zone est communale.Publier sur iNaturalist pour obtenir une identification et pour que la donnée soit accessible aux chercheurs.Ajouter la mare sur OpenStreetMap avec des tags (natural=water, water=pond, intermittent=yes) pour signaler son caractère éphémère.Si des travaux menacent la mare (drainage, remblaiement), contacter le service environnemental de la commune et joindre photos et coordonnées.Actions de protection simples et respectueuses
Sur le terrain, on ne peut pas toujours agir seul, mais quelques gestes aident :
éviter de combler la mare ou d'en modifier les berges ; expliquer aux voisins l'importance des zones humides éphémères,proposer la pose d'une balise ou d'un panneau d'information (avec accord de la collectivité) pour prévenir des fauchages ou des travaux,créer, en concertation avec des acteurs locaux, des haies ou des bandes enherbées en périphérie pour limiter l'érosion et offrir des corridors,organiser des nettoyages ciblés (retrait de détritus) sans perturber le fond ni la végétation aquatique),préférer des méthodes naturelles pour lutter contre les plantes envahissantes — la gestion mécanique légère plutôt que l'utilisation d'herbicides.Participer à des protocoles de suivi
Si vous souhaitez aller plus loin, rejoignez un protocole local ou national. J'ai participé à des suivis par transects pendant la saison de migration des amphibiens : on note les individus traversant une route, on installe des bacs de capture temporaire (sous encadrement) ou on suit des protocoles d'écoute nocturne pour recenser les chants. Les associations locales forment généralement aux bonnes pratiques (sécurité, tenue des données, bien-être animal).
Aspects légaux et éthiques
Avant toute manipulation d'animaux ou travaux sur site, renseignez-vous : certaines espèces sont protégées et nécessitent une autorisation. De même, intervenir sur une zone classée ou une zone Natura 2000 demande des procédures. Je recommande toujours de contacter une association naturaliste ou le service territorial de l'environnement pour obtenir des conseils et, si nécessaire, un partenariat.
Des idées pour sensibiliser autour de vous
La protection passe aussi par la transmission. J'organise parfois des sorties « mares et têtards » à la demi-journée : observation respectueuse, petites fiches d'identification imprimées et un atelier photo macro pour capturer la beauté fragile des œufs et des têtards sans les toucher. Les retours sont toujours riches : les habitants prennent conscience que ces flaques humides ont une valeur inestimable.
Cartographier et protéger les mares éphémères est un geste concret, accessible et très utile. En randonnée, notre regard peut devenir un outil de conservation : notez, photographiez, partagez et, surtout, dialoguez avec les acteurs locaux. Les amphibiens vous diront merci — souvent en un croassement timide au prochain crépuscule.